Alger : le cosplay au Makam Echahid fait « scandale »
L’esplanade de Riadh El Fath, au pied du Makam Echahid, a été le théâtre d’un rassemblement inattendu. Des dizaines de jeunes, passionnés de cosplay, se sont retrouvés à Alger pour défiler dans des costumes inspirés de mangas, d’animes japonais et de jeux vidéo.
Au pied du Monument des martyrs à Alger, l’ambiance ressemblait à celle d’un festival improvisé : rires, photos, échanges entre adolescents épris de cosplay, fiers de leurs déguisements de pirates ou de ninjas. Rien de violent, rien de provocateur dans leur attitude. Mais une fois les images publiées en ligne, les réactions se sont emballées.
Sur Facebook et X, certains internautes ont parlé de « profanation », d’autres ont accusé les participants de « sata*isme ». Les mots étaient durs, parfois insultants, et les partages massifs ont transformé un simple rassemblement en affaire nationale.
Zakaria Belkhir : « Le Makam Echahid est une ligne rouge »
Face à cette polémique au sujet de la manifestation de cosplay à Alger, le député Zakaria Belkhir, président de la Commission de l’Éducation à l’Assemblée populaire nationale (APN), a choisi la voie de la fermeté. Dans une publication parue mardi sur sa page Facebook officielle, il a annoncé avoir adressé une pétition au Premier ministre.
Le parlementaire du MSP y exprime son « inquiétude profonde » et son « indignation » face à ce qu’il considère comme une atteinte aux valeurs religieuses et nationales. Il appelle le gouvernement à :
- Ouvrir une enquête sur les conditions d’autorisation de l’événement;
- prendre des mesures strictes pour éviter la répétition de tels rassemblements;
- lancer une campagne nationale de sensibilisation auprès des familles et des jeunes;
- renforcer la surveillance culturelle et médiatique pour protéger l’identité nationale.
Pour Belkhir, le Makam Echahid, symbole des sacrifices des martyrs, ne peut en aucun cas être associé à des pratiques qu’il qualifie de « déviantes » ou bien « étrangères aux valeurs algériennes ».
Bouzid Boumediene : « Ne pas confondre cosplay et sata*isme »
À l’opposé, l’ancien secrétaire général du Haut Conseil islamique, Bouzid Boumediene, a publié un texte appelant à la nuance et au dialogue. Selon lui, assimiler les costumes inspirés de la culture asiatique à une « vénération du diable » est une erreur grave.
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Il rappelle que le sata*isme est un courant religieux précis, né aux États-Unis dans les années 1960, sans aucun lien avec les univers de l’anime ou du manga. Les symboles repris par les jeunes – comme le drapeau des pirates de la série One Piece – relèvent de références culturelles mondialisées, et non de pratiques occultes.
Dans sa réaction publiée ce mercredi, Boumediene alerte sur le danger du takfir, cette pratique qui consiste à excommunier. Selon lui, accuser ces jeunes de suivre Satan, c’est les pousser encore plus loin du dialogue. « Le vrai problème, écrit-il, ce n’est pas ces adolescents déguisés, mais la corruption, l’injustice et l’usage abusif de la religion à des fins politiques. »
Alger : cosplay et fracture générationnelle
L’épisode a mis en évidence un vrai décalage. Pour beaucoup de jeunes à Alger ainsi que dans d’autres wilayas, le cosplay ou les mangas sont simplement une façon de s’amuser, de s’identifier à des héros de fiction et de partager une passion commune.
À l’inverse, certains observateurs, surtout parmi les voix les plus attachées aux traditions, ont jugé que le simple fait de défiler en costumes devant le Makam Echahid dépassait les limites. Pour eux, associer un lieu de mémoire dédié aux martyrs à des personnages de mangas ou de jeux vidéo revient à manquer de respect aux symboles nationaux et aux valeurs religieuses.
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L’affaire ne se résume en fait pas à quelques déguisements. Elle pose une question plus large : quelle place donner à la jeunesse dans l’espace public, et comment gérer les symboles nationaux dans une société qui hésite entre fidélité à la mémoire et ouverture à la modernité.
Entre sanction et dialogue
On se retrouve face à deux lectures opposées : celle de Zakaria Belkhir, qui réclame enquête et sanctions, et celle de Bouzid Boumediene, qui plaide pour l’écoute et la pédagogie.
Au-delà du cosplay qu’on a vu à Alger comme on en voit ailleurs dans le monde, c’est bien la question du rapport entre générations et de la gestion des identités culturelles qui se joue aujourd’hui et cette affaire n’en est qu’une démonstration.
